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Bientôt
je dois m'arrêter pour enlever mon chandail et prendre les lunettes. Ici, en pleine côte, un pont me remet en mémoire que les
Allemands l'avaient démonté pour le passage des bateaux vedettes.
Puis le soleil aidant, avec la fatigue et le sommeil, voilà la
défaillance, en terme cycliste « l'homme au marteau » qui se dresse au coin
d'un pont surélevé ; aussi je n'attends pas qu’il frappe et je me réfugie
dans l'auberge d'un petit village. Un morceau de pain, un bout de saucisson et
un peu devin, le tout suivi d'un « coup
de fusil » pire que le coup de marteau.
On essaie de me faire avaler le prix du kilo de cochon, mais, comme je
n'ai pas pesé le morceau de saucisson qui est avalé, je suis obligé de
payer, pour les cinq centimètres mangés, le prix d’un saucisson entier à
Paris. Merci quand même; la
discussion m'ayant réveillé, je file vers Arnay-le-Duc que j'atteins à
midi. Je
suis maintenant en avance sur l'horaire.
Je ne devais être à Beaune qu'à six heures le soir, aussi je file à
la poste téléphoner au Président des cyclos de Beaune.
Celui-ci est étonné et me prie de dîner sur place et de ne repartir
qu'à quinze heures pour arriver juste pour les réceptions prévues.
Me voici donc dans cette cité ga stronomique de Bourgogne, où sans me
presser je fais honneur à un bon repas.
La bicyclette a comme partout attiré des curieux et cela me vaut une
tournée du patron qui me montre les journaux locaux parlant du raid.
Je quitte cette agréable société et à la sortie de la ville prends
la petite route, laissant la Nationale, car j'ai promis de faire un détour
pour saluer les amis cyclos de la région.
Mon
allure est digne du Père Tranquille. La
route bordée d'arbres est magnifique : je profite de la nature en pur cyclo. Bientôt j'arrive au col.
Mon allure s'est accélérée car je peine moins à grimper à ma
vitesse de jambes normale. Le
régime est bon et les «lacets » peu à peu s'entassent derrière moi. D'un seul coup un cycliste, véritable bolide, surgit d'un
virage devant moi; m'apercevant il freine et me fait fête. Bientôt un deuxième et un troisième : ce sont les
dirigeants du Club cyclo de Beaune ni ont tenu à venir à ma rencontre pour
m'assurer de leur amitié. Notre route toute émaillée de palabres me semble
très courte et la descente sur Beaune verra l'avantage, au poids de ma
machine.
Dans les celliers bourguignons.
Mes
hôtes me proposent la visite d'une grande cave bourguignonne aux traditions
plus que centenaires; l'accueil bourguignon ne se dément pas et c'est en
compagnie d'un cicérone érudit que je traverse les sanctuaires du vin, où
l'on travaille et entasse les trésors de la vigne, ces compléments
indispensables de la gastronomie française.
Ainsi je passe, de la chapelle désaffectée datant du XVII siècle,
devant les foudres gigantesques contenant chacun cinq mille litres.
J'admire au passage une nouvelle machine permettant les opérations
de remplissage, bouchage, habillage de mille cinq cents bouteilles à
l'heure. Puis je pénètre dans
un temple moderne, si je puis dire, car il est constitué d'une grande
fresque murale racontant par ses peintures les aventures de personnages de
notre temps embarqués dans la mythologie de, Bacchus. .
Au centre de cette grande pièce surmontée d'ogives, un très grand autel
en pierre d'un seul bloc nous permet d'admirer de magnifiques verres à
dégustation réservés aux grandes réceptions.
Notre dégustation obligatoire se fait dans un endroit beaucoup plus
petit, mais combien plus intime. Cela
se passe tout au fond de la cave; on y accède par un escalier tortueux.
La fraîcheur en été doit y être très agréable, car les voûtes
sont couvertes de salpêtre ! Avant d'atteindre le sanctuaire, nous
défilons devant un nombre considérable de bouteilles, les unes dans de
grandes cases, les autres disposées avec art, tête bêche, juste sur deux
lattes de bois; aux extrémités un morceau de bouchon forme butoir.
Les rangées quelquefois longues de dix mètres sont superposées et
montent à deux mètres de hauteur, séparées seulement par deux lattes.
C'est tout étourdi (déjà !) par le nombre de bouteilles et le
capital qu'il représente que j'ai pénétré dans l'enceinte réservée à
la dégustation intime. Une
grotte ou plutôt une caverne aux murs de pierre me fait penser tout de
suite, avec l'autel disposé au centre et entouré de niches garnies de
barreaux. aux martyrs de l'époque de Néron. La pénombre qui règne
derrière les solides grilles, évoque des bêtes féroces prêtes à
déchiqueter sitôt que la trappe leur livrera le passage.
Je sens déjà qu'ils vont rugir, mais un flot de lumière met fin à
mes pensées romanesques. L'éclairage
indirect savamment combiné souligne en relief les aspérités des. parois
ainsi que la niche où un vieux patriarche en pierre examine une fine
bouteille.
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